Petites et grandes histoires du Collège Cévenol

Un lieu, quelques années, vus de notre adolescence

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Tuesday 1 January 2013

Collège Cévenol 1938-1988

Ce livre a été écrit par Olivier Hatzfeld, professeur et membre du conseil d’administration, en 1989, à l’occasion de la commémoration des 50 ans du Collège Cévenol.

Ce livre, épuisé, est très précieux à tous ceux qui l’ont lu. Il fait aussi cruellement défaut à ceux qui voudraient tant le lire. C’est pourquoi, en accord avec les ayants droits, nous mettons enfin à la disposition des personnes intéressées, le texte complet de cet ouvrage.

Vos commentaires ne manqueront pas d’enrichir et illustrer cette petite histoire. Puisse-t-elle également susciter la vocation d’écrire les années qui suivent.

OLIVIER HATZFELD

LE COLLÈGE CÉVENOL à CINQUANTE ANS

PETITE HISTOIRE D’UNE GRANDE AVENTURE


couv_CC_50.pngÉdité par Le Collège Cévenol et achevé d’imprimer en avril 1989 sur les presses de J.-F. Manier, imprimeur photograveur à Cheyne, 43400 Le Chambon-sur-Lignon. Dépôt légal 2e trimestre 1989

Sur tout cela, un air vif et pur, les parfums des bois alentour, les brouillards et même les nuages de pluie dès le début de septembre, la solidité du grès, même des maisons neuves. Dans quelque chose malgré tout dans l’ensemble de sympathique et de pas du tout camelote.

Francis PONGE
Petite suite vivaraise

 

AVANT-PROPOS

 

Ce n’est pas sans crainte que l’on peut tenter d’écrire l’histoire du Collège Cévenol, et en sachant que l’auteur et l’ouvrage resteront toujours inférieurs à leur sujet.

En d’autres temps, il aurait convenu d’invoquer les Muses avant de raconter cette histoire.

L’existence du Collège Cévenol en effet, au cours de cinquante années, a été une grande aventure qui permet maintenant à un modeste village du haut Velay d’être connu au loin dans le monde. Mais la réputation du Collège n’est pas ce qui importe; l’important est la réalité de l’œuvre accomplie. Ceux qui ont passé quelques années, ou une part de leur vie, au Collège n’ont pu y rester indifférents. On aime ou n’aime pas; mais le plus souvent on aime; et avec intérêt, avec goût, avec passion souvent on y travaille et on prend une part de la vie du Collège, qu’ou soit élève, ou surveillant, ou cuisinier, ou professeur. Écrire une petite histoire de ce qui a été une aventure ou une passion, c’est en perdre la dimension.

L’histoire du Collège est celle d’hommes et de femmes. Il est vrai que l’histoire doit tenir compte des circonstances politiques, sociales et économiques où s’est inscrite leur action. Mais certaines personnalités ont dominé les circonstances et ont réalisé ce que personne n’aurait fait à leur place. Pour ne pas parler de ceux d’entre eux qui pourront lire ces lignes, on ne peut penser à l’histoire du Collège sans évoquer les figures d’André Trocmé, d’Édouard Theis, de Carl Sangree, de Lucie Pont, et d’autres. On aurait envie de s’attarder à leurs portraits, de tracer l’itinéraire de leurs vies. Nous ne le ferons pas. Certains d’entre eux ont écrit des fragments de leurs souvenirs; ils étaient trop modestes pour ne pas craindre de figurer dans une sorte de Vie des Saints, et nous respecterons cette volonté d’effacement. Nous nous tiendrons à notre sujet, qui est l’histoire du Collège.

De même, il serait facile et amusant de collectionner les anecdotes et récits pittoresques, parfois drôles, parfois tragiques. Le Collège a été le lieu de nombreuses petites comédies et tragédies, et de beaucoup d’émotions. De tels récits perdraient à être écrits. Il vaut mieux laisser aux rencontres d’anciens le plaisir de les renouveler.

L’idée d’écrire une histoire du Collège n’est pas neuve. Pour le vingtième anniversaire du Collège, une brochure a été éditée, constituant un numéro spécial des Nouvelles du Collège; une nouvelle brochure a été publiée en 1975 pour le lancement de la fondation André Trocmé, sous le titre: Histoire des débuts du Collège Cévenol. Un travail plus important, intitulé: 30 ans d’histoire du Collège Cévenol, a été réalisé par M. Theis; il en a écrit lui-même des parties, et pour d’autres a laissé la plume à M. Trocmé, Mme Lavondès, Mme Sangree et d’autres. On aurait pu éditer cet ensemble de textes, sans le corriger, et se contenter d’y ajouter une suite concernant les vingt dernières années.

Le conseil d’administration de l’Association du Collège Cévenol, qui a souhaité en juin 1988 que la présente Histoire du Collège soit publiée pour le cinquantième anniversaire, le 30 avril 1989, ne s’est pas arrêté à cette solution. D’abord pour donner à ce volume une unité de ton; aussi et surtout, parce qu’en vingt ans le point de vue change. A la lumière des dernières années, certains événements anciens peuvent prendre une autre importance ou une autre coloration. C’est pourquoi nous nous sommes mis au travail, mais en utilisant largement les textes précédents; en utilisant aussi les témoignages de plusieurs des acteurs de cette histoire.

Le temps a cependant manqué pour consulter tous les documents et interroger tous les témoins. On peut espérer que le modeste travail que nous présentons sera à son tour corrigé, complété, remplacé. C’est la vie. Notre projet initial était d’agrémenter ce volume de plusieurs pages d’illustrations. Faute de temps, et malgré l’aide de quelques amis, nous n’avons pas pu réunir une collection de photographies qui aurait couvert toute la période, toutes les activités du Collège, toutes les personnalités qui y ont passé.

Plutôt que de publier une série incomplète, et qui susciterait des regrets, nous préférons lancer un appel à tous ceux qui détiennent des photographies intéressantes: qu’ils nous en envoient un double, et nous essayerons de publier un volume d’illustrations l’an prochain(1).

 

(1) Photographies en noir et blanc de préférence; suffisamment nettes et contrastées; avec une légende indiquant au moins le nom de l’auteur et du détenteur du document, la date, le lieu, le sujet; si possible, des photos qui n’aient pas été déjà publiées.

 

 

© Extrait de LE COLLÈGE CÉVENOL À CINQUANTE ANS – Petite histoire d’une grande aventure - OLIVIER HATZFELD
Tous droits réservés - Éditeur Collège Cévenol - Dépôt légal 2e trimestre 1989 – Version numérique AACC 2013

Collège Cévenol 1938-1988 : Sommaire

SOMMAIRE

 

Avant propos

PREMIÈRE PARTIE : 1938 – 1944

Pourquoi un Collège au Chambon-sur-Lignon ?

La période héroïque

Le Collège durant l’occupation

DEUXIÈME PARTIE : 1945-1971

La construction du Collège : 1945-1953

Le Collège au quotidien : 1953-1963

Direction, administration, finances

Maitres d’internat et professeurs

Les élèves

La pédagogie

Les années difficiles : 1963-1971

La succession de M. Theis

La direction de M. Leenhardt et Mme Lavondès

La direction de M. Gagnier, Mme Lavondés, Mlle Dorian

Direction de Mlle Dorian et M. Blancy

TROISIÈME PARTIE : 1971-1988

La nouvelle figure du Collège Cévenol

Actualité – Continuité - Fidélité

 

 

 

© Extrait de LE COLLÈGE CÉVENOL À CINQUANTE ANS – Petite histoire d’une grande aventure - OLIVIER HATZFELD
Tous droits réservés - Éditeur Collège Cévenol - Dépôt légal 2e trimestre 1989 – Version numérique AACC 2013

Collège Cévenol 1938-1944 (1)

POURQUOI UN COLLÈGE
AU CHAMBON-SUR-LIGNON ?

 

C’est en 1936 que pour la première fois le pasteur André Trocmé parla de la création <l’un collège secondaire au Chambon, au cours d’un synode régional de l’Église Réformée, à Montbuzat. Mais il fallut encore une année pour préciser le projet. Dans ce travail de réflexion, il fut aidé et encouragé par quelques amis qui connaissaient la région et comprenaient ses préoccupations.

« En été 1937, quelques personnes s’étaient réunies pour discuter une fois de plus des possibilités de développement du village protestant du Chambon-sur-Lignon, dont la vocation comme station de jeunesse s’affirmait de plus en plus.

« Le docteur Henri Cambessedès insistait surtout sur les cures climatiques à organiser; le pasteur Charles Guillon, maire du Chambon, s’intéressait à la création d’un camp international des U.C.J.G., semblable à ceux qu’il avait vus aux U. S. A. (futur camp Joubert); M. Charles Schmidt, inspecteur général des bibliothèques, s’enthousiasmait à l’idée d’une sorte d’Académie huguenote, animant la culture protestante.

« Nous étions les hôtes de M. Charles Schmidt, qui louait habituellement pour ses vacances le premier étage de la ferme de Luquet(1). ››

À mesure que prend forme le projet, on voit se clarifier plusieurs intentions qui, loin de s’opposer, se complètent, et seront maintenues au cours des décennies suivantes.

Première intention : lutter contre l’exode rural et le dépérissement du Chambon.

« Au Chambon(2), c’était le silence, le calme. On marchait au pas des vaches. En septembre, les “touristes” étant partis, les fenêtres des pensions et des hôtels se fermaient comme se ferment les yeux des morts… La population paysanne était bien développée, la lecture de la Bible, le cours complémentaire, souvent l’École Normale, tout cela favorisait le développement spirituel et intellectuel, mais les débouchés manquaient. L’entrée à l’École Normale d’instituteurs, le concours de la S.N.C.F., les concours des postes, des contributions… et en dehors de cela il n’y avait rien.

« Plusieurs jeunes restaient à la ferme, tout en ayant rêvé à autre chose, ou ils allaient travailler en ville. Les artisans aussi, par manque de travail, quittaient le pays qui se dépeuplait. ››

Deuxième intention : permettre aux enfants des paroisses protestantes du Plateau de faire de bonnes études secondaires. Le cours complémentaire prépare au brevet, et non au baccalauréat, et n’enseignant aucune langue, ne permet pas à ses élèves de continuer. À cette époque, pourtant pas tellement lointaine, être interne au lycée du Puy représente pour un enfant un exil difficile à supporter; il ne peut revenir chez lui qu’à la fin de chaque trimestre, et au Puy il se sent complètement étranger; il a vécu dans la chaleur étroite d’une paroisse où le souvenir des guerres de religion est encore vivace, dans un village ou on ne se cause pas entre protestants et catholiques. Peu d’enfants affrontent les épreuves de la ville, peu de parents les y encouragent.

« Les jeunes gens du pays pourraient avoir des débouchés, les pasteurs pourraient prolonger leurs séjours sur le Plateau, les enfants délicats pourraient continuer à se soigner(3). ›› Il s’agit des enfants qui se trouvaient dans les quelques pensions qui s’étaient ouvertes, suivant l’exemple des fameux Genêts, de Mlle Matile, et qui s’en allaient aussi dès l’âge du lycée.

La troisième intention se rattache à une tradition qui dépasse largement Le Chambon. Depuis le XVI* siècle, les protestants se sont toujours intéressés à l’enseignement, car un protestant doit savoir lire au moins la Bible.

Au cours du XVI° siècle, des écoles protestantes ont été ouvertes partout où cela était possible. Dans la France de 1882, c’est-à-dire sans l’Alsace-Lorraine, et juste avant les lois de Jules Ferry, on en comptait plus de 1 500, primaires et secondaires, et dont plusieurs étaient de véritables laboratoires de recherche pédagogique.

Dans leur presque totalité, ces écoles ont été fermée ou données à l’État, les protestants faisant confiance l’école publique (où l’on retrouve beaucoup d’entre eux dès le début) et considérant que la laïcité était la meilleure garantie de la liberté religieuse.

Cependant, dans les années 1935 et suivantes, quelques voix protestantes demandent avec insistance que soient soutenues les quelques écoles protestantes encore existantes, et que d’autres soient ouvertes :

- parce qu’elles témoigneraient de l’intérêt des Églises de la Réforme pour l’enseignement, au cas où la laïcité de l’enseignement serait menacée;

- parce qu’elles pourraient être le lieu d’expérimentations et de recherches pédagogiques, dont les écoles publiques pourraient profiter;

- parce qu’elles susciteraient des occasions de réflexions et d’échanges, de confrontation à un niveau universitaire, sur tous les aspects de la connaissance.

C’est d’ailleurs dans ces perspectives que fut ouverte, en 1939, l’école du Guyenne, à Sainte-Foy-la-Grande, dans des conditions qui semblaient beaucoup promettre, et qui n’ont cependant pas permis à cet établissement de vivre plus qu’une trentaine d`années. C’est bien aussi dans ces perspectives que se situaient André Trocmé et ses amis, tout en se gardant soigneusement d’espérer un soutien institutionnel de la part d’aucune Église.

La quatrième intention appartient plus particulièrement à André Trocmé. Pour la comprendre et saisir le personnage dans toute sa stature, il faut lire le livre que Philip Hallie a écrit, en utilisant largement les souvenirs de Mme Trocmé : Le Sang des Innocents (Ed. Stock); mais le lire pour ce qu’il est : non pas une étude historique, mais un livre d’éthique et de théologie.

André Trocmé, adepte depuis longtemps de la non-violence et de l’0bjecti0n de conscience, était membre du Mouvement International de la Réconciliation. Aussi, ses champs d’intérêt dépassaient-ils largement les limites de sa paroisse. Dès qu’il a pensé à une école, il l’a vue comme un établissement affranchi de l’étroitesse des programmes nationaux, en particulier en littérature et en histoire, et comme un établissement où des élèves et des enseignants de pays divers se rencontreraient et apprendraient à se connaître.

Il fallait maintenant passer de l’idée d’un collège à la réalisation. Le problème n`était pas la réalisation matérielle. Les salles annexes du temple pouvaient servir provisoirement de salles de classe. Aux yeux d’André Trocmé, le problème n’était pas surtout financier: les parents d’élèves qui le pourraient devraient payer un écolage. Le problème essentiel était de trouver un homme compétent et enthousiaste qui se risquerait dans cette aventure, enseignerait le grec, le latin, le français, et organiserait les autres enseignements.

Après plusieurs refus, c’est M. Guillon qui donna à André Trocmé la solution; l’homme nécessaire existait : Édouard Theis, alors pasteur à Vézenobre, ancien missionnaire au Cameroun et à Madagascar, où il avait dirigé une école normale, marié à une américaine; et de plus, lui aussi objecteur de conscience, et connu de Trocmé, puisqu’ils avaient fait ensemble leurs études de théologie.

« J’allais donc voir Édouard Theis, mon ancien camarade d’’études à la Faculté de Paris, que je retrouvais tel que je l’avais connu et qu’il est toujours reste : immense, silencieux, énigmatique, très cultivé, intelligent, capable de grandes amitiés, et doué d’une persévérance éléphantesque lorsqu’il s’agit de poursuivre le but qu’il s’est assigné et de promouvoir des idées qu’il croit justes(4).

« Les Theis vinrent voir Le Chambon: je leur fis faire le “tour du propriétaire” et ils repartirent sans un mot. La partie est perdue, me disais-je… Et puis Theis m’écrivit: « Je viendrai si tu me trouves une garantie financière auprès de l’Église ».  Cette garantie était indispensable. M. et Mme Theis avaient déjà de nombreuses filles. Accepter de venir au Chambon était une courageuse aventure. ,

« C’est ainsi que, ayant demandé au synode régional de 1938 la création d’un poste de pasteur assistant, je présentai mon projet d’école et proposai que pour m’aider au Chambon - dont les cotisations financières dépassaient heureusement largement le “coût” d’un poste de pasteur » - on m’accordât, pour m’assister, un “demi-pasteur". Ma demande fut adoptée et, dès la rentrée 1938, Édouard Theis arriva comme deuxième pasteur à mi-temps au Chambon. Et la petite école qui devait devenir plus tard le Collège Cévenol, ouvrit ses portes. ››

Ses portes, si l’on peut dire. La salle annexe du temple avait été construite comme une modeste salle de spectacle; elle comportait une estrade et pouvait être séparée en trois par de légères cloisons mobiles, insuffisantes pour empêcher qu’on ne s’entende, et pour qu’on ne se gêne d’une pièce à l’autre.

«  Il n’y eut, au début, que quatre professeurs et dix-huit élèves(5). Theis enseignait le latin et le grec. Il était seul rétribué. Les parents d’élèves qui pouvaient le faire assuraient son demi-traitement. Entre ses cours, il desservait comme pasteur les quartiers des Tavas et de Romière. Trois dames enseignaient gratuitement l’anglais, l’allemand et l’italien: Mme Theis, l’anglais; Mlle Hoefert, une réfugiée qui avait quitté l’’Autriche après l’Anschluss et vivait au pair chez Mlle Matile, l’allemand; et Magda, italienne, l’italien bien sûr(6). Et pour le reste ? Eh bien, les élèves franchissaient la rue qui descend devant le temple et suivaient à l’école communale les leçons compétentes des instituteurs du cours complémentaire. Cette “combine” avait été arrangée par M. Darcissac, directeur du cours complémentaire et secrétaire de notre paroisse. « C’est tout avantage pour l’école communale, disait-il, cela augmente nos effectifs. ›› Mais il s’était gardé d’en parler aux autorités académiques… L’inspecteur académique fit savoir que le cours complémentaire ne pourrait plus autoriser d`élèves à s’absenter à des heures de programme officiel. C’était forcer le cours de la langue à se transformer en un établissement assurant le programme officiel complet. ››

Si nous avons commencé par présenter les hommes, avant de tenter de décrire Le Chambon, c’est-à-dire la situation ou ces hommes se sont trouvés, c’est parce que nous nous plaçons délibérément dans une perspective historique qui privilégie la volonté des acteurs et nos le déterminisme des choses. Bien ne prédestinait Le Chambon-sur-Lignon à être le siège d’un grand collège dont le rayonnement, aujourd’hui, déborde largement les frontières. Mais ces hommes qui ont créé et fait vivre le Collège Cévenol n’ont pu le faire qu’en tenant compte des circonstances géographiques et historiques. L’histoire du Collège est un dialogue constant - une dialectique - entre d’une part des intentions, et d’autre part une situation, elle-même en évolution.

S’il faut partir du projet d’André Trocmé, repris par Édouard Theis et d’autres, il faut voir comment ce projet pouvait s’inscrire dans un milieu précis. Ce milieu, c’est le sol, le climat, les habitants du Chambon. C’est le protestantisme français, et particulièrement celui du plateau du haut Velay; c’est la société française et ses institutions, spécialement en matière scolaire; c’est enfin le monde et son histoire. Si le climat n’a guère changé depuis cinquante ans, le sol, du moins son occupation par les hommes, ses champs, ses prairies, ses forêts, se sont modifiés plus en un demi-siècle que durant les quelques centaines d’années qui ont précédé. Quant au reste, il est inutile de souligner les bouleversements de l’histoire récente. De tout cela, ce qui était, ce qui dure, ce qui a changé, le Collège a dû en tenir compte, la difficulté étant d’évoluer dans la fidélité.

Pour connaître Le Chambon, on pourra lire avec autant d’intérêt que de profit:

- V. Manevy : Le Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire. Regard sur son histoire. Nouvelle édition, 1980, Imprimerie Jeanne d’Arc, Le Puy,

- Roger de Raissac: Le Chambon-sur-Lignon. Ed. S.A.E.P., 1974 (ouvrage qui comporte une excellente bibliographie).

Mais pour connaître mieux Le Chambon, rien ne peut remplacer un séjour. On en retiendra quelques traits :

- C’est un pays austère, où la vie demande des efforts. Le sous-sol granitique a donné un sol pauvre. Le climat est rude à plus de 1000 mètres d’altitude; l’hiver est long, la neige fréquente et le vent du nord l’amasse en congères.

- C’est un pays isolé: on n’y accède que par des routes aux multiples virages, depuis Le Puy (45 km), Saint-Etienne (65 km), ou Valence (80 km).

- C’est pourtant un pays d’accueil, fonction qui succède à celle de refuge. Après la révocation de l’Édit de Nantes, un concours de circonstances : la ténacité des fidèles de la Religion Prétendue Réformée, la bienveillance des petits seigneurs locaux, parfois l’indifférence des évêques du Puy, a permis à une enclave protestante de se maintenir sans trop de mal dans une région pourtant fortement catholique; enclave qui comprend Le Mazet, Le Chambon, et une partie des communes alentour, de Tence et Freycenet à Saint-Agrève et de Mars à Devesset(7). Au XIX° siècle, les paroisses protestantes se reconstituent au grand jour et bâtissent leurs temples, solides et sérieux comme la foi de leurs constructeurs.

Le protestantisme du Plateau est peu sensible aux subtilités théologiques; il est très biblique, parfois moralisateur.

- La paroisse du Chambon s’ouvre cependant sur l’extérieur. Une première fois grâce au pasteur Louis Comte et à l’œuvre des Enfants à la Montagne. « En 1908 ce sont près de 4000 adolescents de la vallée du Gier et de Saint-Etienne qui bénéficient de l’hospitalité du Plateau. Les premières maisons d’enfants sont créées… En 1914, l’œuvre des Enfants à la Montagne dispose de toute une organisation d’accueil et peut en faire profiter les enfants réfugiés de la vallée de Thann(8). ››

Le tourisme constitue une deuxième ouverture. En réalité, ceux qu’on appelle les touristes ne sont pas des étrangers. Ce sont souvent des enfants ou petits-enfants du pays, qui ont fait leur vie en ville et qui reviennent au Chambon pour des vacances. Le dialogue est facile avec eux.

La troisième ouverture sera le fait d’André Trocmé qui a « réanimé une paroisse piétiste avec le sang du Christianisme social, l’accent principal étant placé sur le pacifisme(9). »

 

(1) Lettre envoyée par le pasteur Trocmé à l’occasion de l’inauguration du gymnase, 1971.

(2) Histoire des débuts du Collège Cévenol.

(3) Histoire des débuts… En effet, les jeunes pasteurs s’en allaient quand leurs enfants arrivaient à l’âge de l’entrée en sixième.

(4) Histoire des débuts… Dans ce paragraphe et les suivants, nous reproduisons exactement le récit d’A. Trocmé.

(5) 30 ans d’histoire…

(6) Magda: A. Trocmé parle ici de Mme Trocmé. Beaucoup de ceux qui la connaissent se permettent d’utiliser son prénom avec une respectueuse affection.

(7) Voir: Gérard Bollon: Le Chambon du Prieuré aux 17e et 18e siècles, Imprimerie de Cheyne.

(8) De Raissac; ouvrage cité.

(9) Lettre personnelle du pasteur Daniel Lys à l’auteur.

 

 

 

©Extrait de LE COLLÈGE CÉVENOL À CINQUANTE ANS – Petite histoire d’une grande aventure - OLIVIER HATZFELD
Tous droits réservés - Éditeur Collège Cévenol - Dépôt légal 2e trimestre 1989 – Version numérique AACC 2013

Collège Cévenol 1938-1944 (2)

LA PÉRIODE HÉROÏQUE


Malgré la modestie des débuts, l’année scolaire 1938-39 fut assez encourageante pour que l’École Nouvelle Cévenole, telle était alors son appellation officielle, fasse annoncer dans la presse protestante un cours de vacances pour Tété 1939, et pour la rentrée d’octobre l’ouverture de classes qui permettraient de suivre tout le cycle secondaire.

En même temps, le corps professoral s’élargissait. À Pâques 1939, Mlles Lucie Pont et Renée Grétillat, toutes deux professeurs au collège Lucie Berger de Strasbourg, viennent en visite au Chambon; l’une est littéraire, l’autre mathématicienne; elles sont intéressées par la pédagogie qui commence à se dessiner à l’École Nouvelle Cévenole : une grande attention aux besoins particuliers de chaque élève, une autre position du professeur, qui fait de lui un aide pour l’élève et non pas un juge, la liberté pour l’enseignant de s’exprimer, sans se sentir bridé par les programmes et instructions officielles, ce qui n’exclut pas le souci de la préparation aux examens; enfin, et surtout, l’atmosphère libérale et familiale de cette école nouvelle. Il faut se rappeler ce qu’était alors, et ce qu’est restée jusqu’en 1968, la discipline des grands établissements scolaires : élèves muets en classe, et qui ne se permettaient pas de parler s’ils n’étaient pas interrogés, déplacements en rangs d’une salle de cours à une autre, etc.

Grâce à ce renfort « à la rentrée de 1939, l’École Nouvelle Cévenole a quarante élèves qui y suivent tout leur programme, et aussi des élèves du cours complémentaire qui viennent se joindre aux premiers pour les classes de langue. Étant données les circonstances, ils sont autorisés à suivre des cours à l’École Nouvelle Cévenole : c’est “l’union sacrée”, Au Chambon, des familles venues pour l’été décident de s’y fixer, le père étant mobilisé; des familles des départements de l’Est s’y réfugient; des pensions qui ne recevaient des enfants que l’été décident d’en recevoir toute l’année(10).

« L’école Nouvelle Cévenole est déclarée aux autorités académiques comme école privée géminée, dirigée par Mlle Pont et M. Theis. De nouveaux professeurs viennent enseigner. ››

Voici donc venu le temps de la guerre puis de la défaite, du gouvernement de Vichy et de  l’occupation. C’est la guerre, ce sont les lois de Vichy, et en particulier le statut des juifs (3 octobre 1940); c’est l’occupation d’une partie puis de toute la France qui expliquent ce qu’est devenue l’École Nouvelle Cévenole. En effet, histoire de l’École Nouvelle Cévenole ne se comprendrait pas si on ne la plaçait dans l’histoire du Chambon; et 1”histoire du Chambon elle-même est une part de L’histoire de la France, de l’Europe et du monde. Si l’l1istoirc de ces cinq années est assez bien connue maintenant, à l’échelle nationale comme à l’échelle mondiale, il n’en est pas de même de L’histoire du Chambon. Malgré quelques tentatives fragmentaires, celle-ci reste encore à écrire(11), ce qui est de moins en moins facile, à mesure que disparaissent les acteurs et les témoins. Il nous faut donc tenter d’en mettre en valeur ici quelques aspects, tout en sachant que nous ne pourrons donner une vue exacte ni complète de ce qui a été hors du commun.

Le Chambon, en 1941, semblait être en paix sur sa montagne. Mais L’idée de bénéficier d’un oasis tranquille parmi un monde dc souffrance était insupportable à André Trocmé. Il eut d’abord l’idée de partager la vie des prisonniers des camps d’internement qui avaient été installés dans le sud du pays pour des réfugiés républicains espagnols, mais où étaient détenus, de plus en plus, et dans des conditions lamentables, des ressortissants allemands, souvent juifs, qui avaient cru trouver un asile en France. Il fit la connaissance, dans cette intention, de Burns Chalmers, responsable de la délégation des Quakers américains (American Friends Service Committee) à Marseille. Chalmers le persuada que ce serait inutile. D’autres organisations, en particulier la CIMADE, faisaient déjà ce qu’il était possible de faire. Mais ces organisations essayaient de faire sortir des camps des enfants, qu’on ne savait pas où placer ensuite. Le Chambon pouvait-il les recevoir? André Trocmé porta la question au conseil presbytéral de sa paroisse, et avec son accord fut installée la première pension d’enfants réfugiés, les Grillons. L’entretien de ces enfants fut assuré par des fonds qui transitèrent par Genève, grâce à des émissaires courageux. Ces enfants vinrent grossir l’effectif de l’École Nouvelle Cévenole et de l’école primaire.

Il est très important qu’André Trocmé n’ait pas répondu à Burns Chalmers avant d’en avoir discuté en conseil presbytéral. C’est par ce moyen que la population du Chambon prit conscience de ce qu’elle pouvait faire, et décida de le faire en toute connaissance des risques. Décision qui ne fut jamais remise en cause par la suite.

Après les Grillons, ce fut la Maison des Roches qui s’ouvrit pour recevoir des jeunes gens, également sortis des camps du Midi, ou menacés d’y être envoyés. Cette fois, ce fut avec les moyens du Fonds Européen de Secours aux Étudiants et du pasteur américain Tracy Strong, responsable de ce fonds.

Ce furent aussi deux maisons, la Guespy et Faïdoli, grâce au Secours Suisse aux enfants, et le Coteau Fleuri, grâce à la CIMADE.

En même temps que ces jeunes réfugiés pris en charge par des institutions, vinrent d’autres personnes en quête de sécurité; des isolés parfois, et surtout des familles, le plus souvent juives; parfois sous leur nom, souvent sous un nom d’emprunt. Grâce à un véritable réseau tissé peu à peu, et dont Magda Trocmé fut en fait la première animatrice, tous purent être logés, selon leurs besoins et leurs moyens, les uns dans une ferme écartée, les autres dans un appartement pour touristes, dans une famille, dans une pension. Chaque jour pouvait apporter des questions nouvelles et imprévues.

À côté de ces réfugiés proprement dits, se sont repliés au Chambon des enfants et des familles qui n’étaient pas spécialement menacés, mais qui étaient attirés par la réputation naissante de l’École Nouvelle, et par l’espoir d’un ravitaillement plus aisé qu’en ville.

Le logement n’était pas la seule difficulté. A beaucoup de ces réfugiés, il a fallu fournir de nouvelles pièces d’identité, des cartes d’alimentation. De fausses cartes furent fabriquées: un réfugié s’en fit une spécialité; mais des vraies, ou presque, furent fournies aussi par les employés de la municipalité. M. Guillon ayant été révoqué, M. Grand, le nouveau maire, pourtant nommé par le préfet, ne pouvait ignorer ce trafic; il fit semblant.

Le ravitaillement était un problème quotidien; les commerçants firent des prodiges; les cultivateurs furent généreux. Aucun n’a profité des circonstances pour s’enrichir; c’eût été pourtant facile.

Ce grand élan de soutien aux réfugiés fut entretenu par la vie paroissiale et sous deux formes, en plus des visites que les pasteurs continuaient à faire dans les familles. Le dimanche, le temple était plein; on y venait autant pour se retrouver dans une communauté que pour écouter la prédication donnée le plus souvent par A. Trocmé, mais aussi par E. Theis, par les pasteurs Vienney et Braemer, qui enseignaient à l’École Nouvelle Cévenole, par le pasteur Poivre, retraité, mais qui hébergeait chez lui quelques pensionnaires. Prédication dont les principaux thèmes étaient l’obéissance à Dieu, le refus de l’injustice, la recherche de la paix fraternelle.

Plus originales ont été les réunions de quartiers. En dehors du bourg, Le Chambon comportait encore une forte population paysanne disséminée dans des hameaux ou quartiers, groupant quelques fermes. Sans moyen de transport, les habitants de ces quartiers se sentaient isolés. Le pasteur leur conseillait de se réunir, une fois par semaine, a la veillée, pour lire ensemble la Bible et prier; mais il a vite compris que ces réunions ne seraient vivantes et régulières que s’il venait, pour les animer, quelqu’un de l’extérieur; les professeurs de l’École Nouvelle Cévenole pouvaient être ces animateurs. D’où l’idée de réunir chaque semaine quelques volontaires pour une étude biblique que chacun répercutait le lendemain dans le quartier dont il était responsable.

Les jeunes du village et ceux de l’École Nouvelle Cévenole se sont retrouvés nombreux dans le scoutisme. Un professeur de gymnastique a pu mettre sur pied quatre troupes d’Éclaireurs Unionistes; il a aidé les jeunes chefs à se former avec l’appui du pasteur de Tence, ancien chef éclaireur lui-même et passionné de sciences naturelles. Quand ce professeur partit au maquis en 1942, il fut remplacé par un autre, nouvellement arrivé, et dont la femme forma plusieurs cheftaines pour les meutes de louveteaux.

Si Le Chambon a été le centre de ce grand mouvement d’accueil, il faut préciser que les paroisses voisines y ont participé avec autant de détermination, et aussi les habitants catholiques du Chambon. Les pasteurs et les fidèles de Tence, de Devesset, du Mazet, de Mars, de Saint-Agrève, en liaison avec ceux du Chambon, ont aussi accueilli, parfois cache’ et soigné, des réfugiés. Et bien qu’il y eût, surtout en 1941 et 1942, des partisans convaincus du maréchal Pétain la comme ailleurs, il faut admirer qu’il n’y eut que très peu de dénonciations dans la région.

Les autorités ne pouvaient cependant ignorer ce qui se passait. Au Chambon fut installé un commissaire de police, qui fut abattu, au Chambon même, mais par des maquisards venus d’ailleurs. Les autorités ont certainement su que l’École Nouvelle Cévenole n’organisait pas de cérémonie quotidienne de salut aux couleurs; quelques élèves, au début, ont rejoint, de l’autre côté de la rue, les élèves du cours complémentaire qui, eux, voyaient le drapeau monter chaque jour, puis une fois par semaine, puis plus du tout.

Elles n’ont pu ignorer que les cloches du temple n’ont pas sonné, le 1°’ août 1941, pour  l’anniversaire de la fondation de la Légion, malgré les ordres venus d’en haut et l’insistance de quelques partisans convaincus de Vichy.

Plus grave, le refus de la direction de l’École Nouvelle Cévenole de donner la liste des professeurs et élèves israélites, refus motivé par écrit par le pasteur, la discrimination raciale étant contraire à ses convictions.

L’incident qui mit en évidence la dissidence du Chambon fut, au mois d’août 1942, la visite de M. Lamirand, ministre de la jeunesse. Non seulement il fut reçu avec une froideur à laquelle il n’était pas habitué, mais encore un groupe de grands élèves lui remettaient la lettre suivante :

Monsieur le Ministre,

Nous avons appris les scènes d’épouvante qui se sont déroulées, il y a trois semaines à Paris, où la police française aux ordres de la puissance occupante a arrêté dans leurs domiciles toutes les familles juives de Paris pour les parquer au Vel d’Hiv. Les pères ont été arrachés à leurs familles et déportés en Allemagne, les enfants arrachés à leurs mères qui subissaient le même sort que leurs maris. Sachant par expérience que les décrets de la puissance occupante sont, à bref délai, imposés á la France non occupée, où ils sont présentés comme des décisions spontanées du chef de l’État français, nous craignons que les mesures de déportation de juifs ne soient bientôt appliquées en zone sud.

Nous tenons å vous faire savoir qu’il y a parmi nous un certain nombre de juifs, Or, nous ne faisons pas de différence entre juifs et non-juifs. C’est contraire à l’enseignement évangélique.

Si nos camarades, dont la seule faute est d’être nés dans une autre religion, recevaient l’ordre de se laissez déporter ou même recenser, ils désobéiraient aux ordres reçus et nous nous efforcerions de les cacher de notre mieux.

Le ministre pâlit et ne répondit pas; le préfet le fit à sa place, en s’adressant, au-delà des porteurs de cette lettre, à André Trocmé lui-même, et termina ainsi : « Si vous n’êtes pas prudent, c’est vous que je serai obligé de faire déporter. » 

Effectivement, quinze jours après cette visite, une grande rafle fut tentée au Chambon. Le directeur de la police départementale, avec plusieurs cars de gendarmerie, vint chercher les juifs cachés dans la commune. André Trocmé, convoqué, refusa évidemment de donner leurs noms et leurs résidences et, avec l’aide des Éclaireurs, organisa leur dispersion. Malgré trois semaines de recherches, menées parfois sans grande conviction, les gendarmes repartirent sans avoir trouvé aucun juif.

Les choses ne pouvaient en rester là. « En février 1943(13), Roger Darcissac, Édouard Theis et André Trocmé sont arrêtés et conduits par des gendarmes au camp d’internement de Saint-Paul-d’Eyjeaux, près de Limoges. Ils y ont vécu cinq semaines tranquilles, en compagnie d’autres "indésirables”, comme on disait alors… Les deux pasteurs sont autorisés à organiser des cultes et des études bibliques suivis par des détenus, non protestants pour la plupart.

« Un jour, le chef de camp convoque les trois Chambonnais et leur annonce qu’ils sont libérés, mais qu’ils doivent signer un texte où ils affirment qu’ils s’engagent à respecter la personne du maréchal, et qu’ils adhèrent à la Révolution nationale. Les deux pasteurs refusent de signer le second engagement. Alors, le chef du camp en réfère à Vichy par téléphone, Il ne les relâchera que le lendemain. Ils apprendront plus tard que le préfet de la Haute-Loire, puis le pasteur Marc Boegner, membre du Conseil national de l’État français siégeant à Vichy, sont intervenus en leur faveur.

 « Quant à leurs camarades d’internement, quelques-uns seront libérés bientôt, sans qu’on leur demande de signer l’engagement, mais la plupart seront déportés en Allemagne dans les camps de la mort(14). »

Plus dramatique fut l’arrestation des étudiants résidant à la Maison des Roches. Ce ne furent pas les gendarmes, mais la police allemande qui vint arrêter, en juin 1943, les habitants de cette maison, pour la plupart étudiants réfugiés d’Espagne ou d’Europe centrale, mais aussi parmi eux quelques Français boursiers de l’École Nouvelle Cévenole, que Édouard Theis y avait installés pour rapprocher les deux groupes linguistiques, et Daniel Trocmé, un cousin d’André, auquel celui-ci avait fait appel pour être responsable de cette maison.

Deux purent s`échapper; un troisième, qui avait quelques jours plus tôt sauvé un soldat allemand d’une noyade dans le Lignon, fut récupéré grâce in une vigoureuse et rapide intervention de Magda Trocmé. Les autres, y compris Daniel Trocmé, furent emmenés; sept d’entre eux seulement sur vingt-trois sont revenus.

On se demande encore maintenant ce que la Gestapo cherchait aux Roches, et s`il n’y avait pas, parmi les pensionnaires, une personnalité qui lui importait particulièrement.

Avertis, par des voix différentes, qu’ils étaient de nouveau recherchés, André Trocmé et Édouard Theis disparurent dans la clandestinité, de l’automne 1943 au printemps 1944.

A. Trocmé resta dans les environs, dans l’Ardèche, l’Isère, la Drôme. Pris dans une rafle à la gare de Perrache, il ne put s’échapper, et son fils Jacques avec lui, que grâce à une extraordinaire présence d’esprit.

Édouard Theis, lui, se mit au service de la CIMADE et contribua, comme passeur, à conduire en Suisse des réfugiés, à travers les montagnes de la Haute-Savoie, ce qui était aussi difficile que dangereux.

La prédication non-violente d’André Trocmé et Édouard Theis a touché fortement les paroissiens du Chambon, même si elle ne les a pas tous convaincus. Mais elle ne pouvait pas atteindre de la même façon les environs. En Haute-Loire et en Ardèche, dans les régions boisées, éloignées des grandes villes, de circulation difficile, des “maquis”, groupes de résistants armés, se sont organisés peu à peu. En Ardèche, ils appartenaient aux F.T.P., en Haute-Loire à l’A.S.; les premiers plus révolutionnaires et plus combatifs; les seconds plus gaullistes et plus soucieux de ne pas faire courir de risques inutiles aux populations. Mais les frontières territoriales et idéologiques ne pouvaient être claires, et Trocmé eut à regretter plusieurs actions des F.T.P., soit parce qu’elles étaient brutales ou injustes, soit parce qu’elles pouvaient provoquer des représailles de la part des troupes allemandes et mettre en danger Le Chambon, soit simplement parce qu’il désapprouvait toute violence.

L’un des chefs de la Résistance, Léon Eyraud, dit Noël, était du Chambon; son activité était surtout de renseignement; de plus, il connaissait les filières menant en Espagne et les moyens d`obtenir de faux papiers; n’aimant pas les violences inutiles, il contribua à calmer des jeunes trop entreprenants. L’autre, le commandant Fayol, était venu de Marseille. Il connaissait l’École Nouvelle Cévenole, où son fils était élève sous un autre nom. Tous deux avaient de l’estime pour Trocmé, et réciproquement.

Plusieurs hommes du village, et en particulier des jeunes, qui n’étaient pas élèves du Collège, ont rejoint le maquis et ont eu des responsabilités sous les ordres du commandant Fayol.

Trocmé et Theis ont certainement regretté que certains grands élèves se joignent au maquis, en 1943, et surtout aux F.T.P., et ceci d’autant plus que certains de ces élèves étaient de futurs étudiants en théologie. Ils étaient trop respectueux du prochain pour condamner ceux à qui la lutte armée apparaissait comme un devoir, mais ils ne pouvaient supporter qu’on prétende mener une guerre sainte, ou qu’on essaye de former un maquis chrétien. C’est ce qu’ils essayèrent de faire comprendre à ces garçons, un jour qu’ils étaient venus demander les coupes de communion du temple pour célébrer la Sainte Cène au maquis.

À partir du début de l’année 1944, l’effectif des maquis se gonfla par l’arrivée de jeunes venus des villes, et qui venaient autant pour se soustraire au Service du Travail Obligatoire et au départ pour l’Allemagne, que par patriotisme. Il fallait impérativement les encadrer. Le commandant Fayol demanda instamment à un des professeurs et à quelques grands élèves, qui n’avaient pas voulu interrompre leurs études en 1942, en particulier des futurs théologiens, de prendre le maquis. Ce qu’ils firent sans que Trocmé ni Theis n’essayent de les en dissuader. Ils participèrent aux combats de juillet et août, et à la prise du Puy; ensuite, presque tous revinrent au Chambon, sans suivre le commandant Fayol qui s’apprêtait à rejoindre, avec sa troupe, une unité des Forces Françaises Libres (16).

On peut s’étonner, en revoyant ces quatre années. Bien sûr, l’affaire de la Maison des Roches a rappelé que la menace de la police de Vichy, de l’armée allemande et de la Gestapo était proche et constante; mais, à part ce drame, la menace n’a eu que peu d’exécution, alors que Le Chambon a pratiquement vécu toutes ces années en état de rébellion contre les autorités. Ailleurs, la poigne de ces autorités a été beaucoup plus rude.

Le Chambon n’a eu à déplorer ni représailles (même après l’assassinat d’un commissaire de police), ni déportation d’otages. Faut-il penser, comme le font certains, qu’une main tutélaire s’est étendue sur Le Chambon? C’est une hypothèse qu’il est difficile de vérifier faute de témoignages assez certains(17).

 

(10) 30 ans d’histoire…

(11) Ou à publier; Mlle Maher en effet a écrit cette histoire, qui n’est pas encore éditée. Voir aussi les Documents du Société d’Histoire de la Montagne.

(12) Texte reconstitué de mémoire par A. Trocmé. Sur tout cet épisode, voir: Histoire des débuts…, et Ph. Hallie, ouvrage cité.

(13) 30 ans d’histoire…

(14) C’est surtout en tant que président de l’Église Réformée de France que pouvait agir M. Boegner, en ce cas comme en beaucoup d’autres. Voir: Les clandestins de Dieu, Cimade, Ed. Fayard, l968. D’après les souvenirs inédits d’A. Trocmé, il n’est nullement assuré que le préfet soit intervenu (information communiquée par M. Jacques Trocmé).

(15) Ph. Hallie, qui n’a enquêté que dans l’entourage proche d’André et de Magda Trocmé, semble les avoir ignorés, Son sujet n’était d’ailleurs pas l’histoire du Chambon.

(16) Ph. Hallie confond les deux départs du Collège vers le maquis, qui ont en cependant des caractères très différents.

(17) Piste de recherche indiquée par Ph. Hallie, mais qu’il a renoncé à suivre.

 

 

© Extrait de LE COLLÈGE CÉVENOL À CINQUANTE ANS – Petite histoire d’une grande aventure - OLIVIER HATZFELD
Tous droits réservés - Éditeur Collège Cévenol - Dépôt légal 2e trimestre 1989 – Version numérique AACC 2013

Collège Cévenol 1938-1944 (3)

LE COLLÈGE DURANT L’0CCUPATION

 

Dans cet environnement inquiet, agité, aventureux, l’École Nouvelle Cévenole a essayé, et a souvent réussi à donner à ses élèves une formation utile. Sans dire que les élèves de 1’Ecole Nouvelle Cévenole ont été heureux (qui l’a été en ces années ?), on peut dire que dans les limites des possibilités de l’époque et de leur âge, ils n’ont pas vécu dans l’accablement, au contraire. L’École n’essayait pas de faire oublier la guerre, mais d’en dominer les horreurs, et de remplacer la crainte par l’espoir. Le moyen essentiel a été la qualité du travail et l’affabilité des relations.

Dans l’universelle incertitude, au moins l’emploi du temps était régulier, les devoirs rendus à la date fixée et les leçons apprises en temps voulu. Dans un cadre stable, on se sent en sécurité. Les enseignants ont montré pour leurs matières un intérêt communicatif, même quand elles paraissaient étrangères à l’actualité. Ils ont instruit leurs élèves, non pour les distraire des tourments du monde, mais parce que ces tourments devaient passer, et que l’instruction resterait. L’actualité n’était pas oubliée ou ignorée, mais remise à sa place.

Les élèves ont avec conscience, dans l’ensemble, suivi les enseignants, ayant confiance dans des professeurs qui leur assuraient qu’un jour ces travaux leur seraient utiles. Bien sûr, il y eut des élèves meilleurs et d’autres moins bons, mais dans l’ensemble le niveau scolaire a été élevé.

Pourtant, matériellement, rien n’était facile. Du fait de l’afflux des réfugiés, le nombre des élèves passe de 40 en 1939 à 150 en 1940, 250 en 1941, 300 en 1942, 350 en 1943. Parmi ces réfugiés, la plupart vivent dans des pensions, d’autres dans leurs familles quand elles ont pu trouver un logement, le plus souvent un appartement prêt pour des touristes.

Outre les réfugiés, le Collège compte parmi ses élèves ceux pour qui il a été créé : des enfants du pays et des enfants de familles protestantes des villes, confiés au Chambon à la fois pour qu’ils y soient à l’abri et bien nourris, el qu’ils reçoivent une éducation chrétienne.

S’ajoutèrent les “futurs théologiens", une vingtaine de jeunes gens qui préparaient le baccalauréat en vue des études de théologie; c’est parmi ces jeunes “à vocation tardive” que furent recrutés plusieurs chefs des troupes d’éclaireurs.

Les élèves qui ont pu souffrir de cette diversité sont les enfants du pays : moins habiles à la parole que ceux des villes, moins intéressés par les événements extérieurs, ils ont pu avoir tendance à se mettre à l’écart et à rester trop discrets.

Dès 1940, les salles annexes du temple ne suffisent plus. D’autres salles vont être louées ou empruntées pour y installer des classes. Si les Genêts offrent quelques salles confortables et un logement pour quelques internes, le vieil hôtel Sagne, en face de la gare, quoique plus central, est moins heureux; les poêles à bois tirent mal et en hiver il faut choisir entre la fumée et le manque de chauffage. C’est pourtant là qu’une ébauche de secrétariat est installée. On utilise aussi la maison en construction de Gabriel Eyraud, près du temple, et parfois le sous-sol ou le grenier d’une pension.

En principe, les élèves restent dans leurs salles de classe et ce sont les professeurs qui profitent des récréations pour se déplacer; c’est souvent une véritable course contre la montre, surtout si on se rappelle que les professeurs, comme les élèves, sont souvent chaussés de sabots ou de galoches, et qu’il faut se déchausser pour entrer dans certaines salles, se rechausser ensuite, et en hiver, tenter de se protéger de la neige et du froid. C’est un casse-tête pour Mlle Pont, responsable des emplois du temps, qui essaye d’éviter à ses collègues de trop nombreux déplacements.

L’École Nouvelle Cévenole, en ces années, ne semble pas avoir eu de difficulté à recruter des professeurs.

Au contraire, se sont proposées de nombreuses bonnes volontés, soit pour se mettre à l’abri, soit attirés par l’originalité de l’École Nouvelle Cévenole et de l’esprit du Chambon. Parmi ces professeurs, les uns n’ont fait qu’un court séjour et sont repartis chez eux après la guerre; d’autres sont restés quatre ans et plus; d’autres se sont implantés au Chambon plus ou moins définitivement. Les uns avaient déjà une expérience de l’enseignement, d’autres pas. Tous ont bénéficié des conseils de Mlle Pont ou de ses avis et commentaires.

Toujours disponible, toujours prête à accueillir une innovation pédagogique quand elle lui paraissait utile, toujours efficace pour aider à sa réalisation, toujours informée sans être curieuse ou indiscrète, Mlle Pont a su allier l’humour et la rigueur, le soin du détail et la vision d’ensemble. En particulier pendant les absences de M. Theis, c’est elle qui a maintenu la cohésion du Collège et su se faire aider en répartissant une part des responsabilités. Mais surtout il faut retenir que Mlle Pont aimait les élèves, aimait enseigner, aimait ces moments où les élèves suivent, travaillent, sentent qu’ils acquièrent quelque chose, qu’ils progressent. C’est la passion du professeur, et elle a su la faire partager.

Les fonctions de M. Theis étaient différentes. C’est d’abord sur lui que reposait l”adn1inistration du Collège. Même si elle était réduite à l’essentiel, il fallait bien que les professeurs soient payés, le plus souvent de la main à la main, mais régulièrement; que les locations de locaux soient assurées; que la rentrée des écolages soit contrôlée. Pendant quelques années, toute l’administration du Collège fut contenue dans un petit carnet noir que M. Theis ne quittait pas. Avant son internement à Saint-Paul-d’Eyjeaux, il avait pu mettre sur pied un système plus élaboré dont était responsable Mme Decourdemanche.

M. Theis était aussi responsable des relations extérieures du Collège, si l’on peut dire. Malgré la bonne volonté générale et la bonne tenue de l’ensemble, il est arrivé des incidents. Certains habitants et commerçants du Chambon peuvent avoir été convaincus, en principe, du devoir d’accueillir des étrangers, tout en restant, en pratique, choqués par des détails de comportement. On n’était pas habitué, au Chambon, à voir des garçons et des filles sortir ensemble, ou s’asseoir sur les mêmes bancs du temple, pas plus qu’à entendre chanter, au sortir d’une réunion, tard dans la soirée.

Peut-on dire qu’il a été l’aumônier du Collège? M. Theis a toujours tenu, comme M. Trocmé, à ce que le Collège ne constitue pas une entité religieuse distincte, mais soit partie intégrante de la paroisse. Les élèves et les professeurs protestants n’auraient pas eu L’idée, le dimanche, d’aller à un autre culte que celui du temple, ou parfois dans une paroisse voisine.

Mais le Collège pouvait avoir des besoins religieux particuliers. Comme toute autre instruction, l’instruction religieuse demande que soient pris en compte l’âge et la culture des élèves; c’est pourquoi, sous des formes qui ont varié, une formation religieuse fut ajoutée dans certaines classes aux matières de l’enseignement général. Le mercredi matin, un culte réunissait au temple élèves et professeurs protestants; les autres pouvaient venir, y sont venus parfois; on y a vu des parents.

« Respect de la liberté spirituelle de chacun, et affirmation des exigences de la foi chrétienne: nul ne se serait avisé d’exercer une quelconque pression sur un catholique ou un juif pour l’amener à s’associer à la vie religieuse de l`École ou de l’Église réformée. Pourtant, spontanément, beaucoup de non-protestants y participaient, peut-être parce que les questions vitales de ce temps y étaient abordées courageusement, à la vive lumière de l’Évangile(18). »

La foi peut être contagieuse; au point qu’une dame réfugiée, juive d’origine, mais solidement incroyante, lisait chaque soir à sa fille une page de Voltaire, pour la garder de tout risque de conversion. Cas unique de défiance, probablement, comme l’atteste la plaque que ces réfugiés, ou leurs enfants, quarante ans plus tard, ont placée en face du temple.

Ce qui est devenu le Collège Cévenol s’appelait alors l’École Nouvelle Cévenole. Cévenole, en mémoire des résistants pour la foi des XVII° et XVIII° siècles; Nouvelle, parce que ses fondateurs voulaient se placer dans la ligne pédagogique  de quelques écoles qui s’étaient ouvertes en Europe et en Amérique, et dans la continuité, en particulier, des classes nouvelles dont M. Gustave Monod avait encouragé l’ouverture dans les lycées publics.

L’École Nouvelle Cévenole a-t-elle mérité son nom ? Sans aucun doute elle n’était pas un collège comme les autres, et on y trouve dès cette époque plusieurs éléments d’une pédagogie qui ne s’est imposée ailleurs que trente ou quarante années plus tard. Sous le nom d’École Nouvelle Cévenole ou de Collège Cévenol, le Collège a été novateur, non pas pour le plaisir d’innover ou de se singulariser, mais parce qu’il a senti la nécessité des évolutions et qu’il a trouvé, avant d’autres, des solutions aux problèmes que posaient les transformations de la société.

Il n’y a pas eu seulement adaptation; toute la réflexion ou la recherche pédagogique du Chambon a été soutenue par une idée de l’homme, une philosophie ou une anthropologie chrétienne. M. Theis en a été le porteur; même s’il n’a senti que rarement le besoin de l’exprimer, on sent cette pensée solide comme sous-jacente aux décisions qu’il a prises, aux oppositions qu’il a parfois faites à certaines initiatives, aux encouragements qu’il a donnés à d’autres.

L’originalité la plus visible de l’École Nouvelle Cévenole était la mixité. Pourquoi ne pas faire travailler ensemble garçons et filles ? Les arguments furent exactement ceux qui ont été développés ailleurs plus tard. Autre originalité: certains travaux d’élèves peuvent être notés, si une note les aide à mieux mesurer les efforts à faire; mais les élèves ne sont pas classés. On veut éviter le glissement inévitable entre deux propositions: la composition de X… est meilleure que celle de Y…, et  vaut plus que Y… L’élève doit considérer que son voisin n’est pas un rival, qu’il faudrait essayer de dépasser, mais un prochain avec qui il va être bon de travailler. D’ailleurs, il n’y a pas de bons, ni surtout de mauvais élèves; il y a des élèves qui ont des facultés différentes, el des professeurs qui savent (ou, hélas, qui ne savent pas toujours, mais qui devraient) s’adresser à chacun selon ce qu’il peut entendre et ce qu’il peut faire.

Cette personnalisation de l’enseignement est possible dans des classes dont l’effectif dépasse rarement vingt.

Chaque fois que cela est possible, l’écoute d’un cours est remplacée par une activité. L’estrade symbolique, qui marque la supériorité du maître, n’existe pas; ainsi, le maître est parmi ses élèves, travaille avec eux, avec chacun d’eux, ou parfois avec chaque groupe, si le travail en groupes est possible. Une année, en troisième, le cours de géographie a été entièrement supprimé; les élèves, par groupes de cinq ou six, ont fabriqué un cours, en utilisant divers manuels, de la documentation mise à leur disposition et toute celle qu’ils ont pu trouver; en bénéficiant aussi, il est vrai, de l’aide, des conseils, des informations complémentaires du professeur.

Ces activités ne se limitent pas à l’enseignement : un théâtre de marionnettes a fonctionné, fabriqué par des élèves qui ont écrit aussi les textes; au moins une pièce de théâtre a été jouée, et pas une pièce facile : On ne badine pas avec l’amour. À pied ou en vélo, de nombreuses classes ont fait des sorties avec leurs professeurs et le naturaliste a été très demandé.

Les élèves sont traités avec respect, c’est-à-dire qu’ils sont écoutés; c’est une question d’attitude chez l’enseignant, qui essaye moins d’imposer que de convaincre, et accepte éventuellement d’être convaincu; il peut s’agir du choix d’un texte littéraire à étudier, d’une méthode de travail, d’un but de sortie. La parole est donnée officiellement à des chefs de classe, choisis par leurs camarades, qui peuvent se montrer énergiques auprès d’un enseignant ou de la direction, et participent au conseil de discipline, s’il s’en tient.

Au total, il est banal de dire que le Collège repose sur la confiance, des élèves dans les professeurs, des professeurs dans les élèves, des élèves et des professeurs entre eux. Il n’est pas exceptionnel de laisser les élèves faire, sans surveillance, un travail en temps limité : il n’y a aucun copiage, et le chef de classe s’en porte garant. Climat exceptionnel, dû pour une part aux circonstances: la conscience d’être ensemble pour affronter des difficultés et des dangers communs; la conviction que bien travailler était un moyen de lutter contre l’oppression en préparant une société plus juste; le sentiment de partager les mêmes émotions et de réagir de même façon aux évènements.

« En vérité, j’ai très rarement retrouvé, depuis, la vie intense et pleine que nous avons connue “là-haut", pendant ces quatre années, avec ses échanges continuels entre personnes si différentes, ce partage des épreuves, ces discussions, ces heures de paix, ces angoisses, et bien sûr ce travail scolaire qu’éclairaient des professeurs à l’âme hospitalière…(19). »

Durant l’été 1944, Le Chambon connut, avec les joies de la Libération, trois drames qui n’ont pas été oubliés. Le docteur Le Forestier, jeune, brillant, très estimé, fut arrêté au Puy, quelques jours avant l’évacuation de la ville par les Allemands; il fut victime de sa générosité et d’une imprudence, ayant accepté de transporter deux maquisards qui avaient caché un revolver sous les coussins de sa voiture. Emmené à Lyon, il aurait être envoyé en Allemagne. Mais l’armée allemande quitta Lyon précipitamment, et se débarrassa des prisonniers qui lui restaient par une exécution massive à Saint-Genis-Laval.

La libération avait donné l’occasion à quelques jeunes maquisards plus ou moins originaires du Chambon d’y revenir, avec l’espoir de s’y faire admirer. Peu habitués aux armes, ils les maniaient sans les précautions élémentaires que connaît un vrai combattant. L’un d’eux laissa traîner un revolver; un autre joua avec, le croyant, vide; il restait une halle qui tua une de ses amies, Manou Barraud. Manou était la fille de Mlle Barraud, unanimement aimée et respectée, qui tenait une pension ou elle avait logé des élèves et parfois caché des clandestins; Manou était élève au Collège, très populaire parmi ses camarades, et de plus cheftaine de Louveteaux. Sa mort fut ressentie comme une absurdité.

Ses camarades, restés au Chambon malgré les vacances - il n’était pas question d’entreprendre de voyager cet été là - se sentirent vieillir en un jour.

Cette absurdité de la vie et de la mort submergea Le Chambon quelques jours plus tard quand mourut accidentellement Jean-Pierre Trocmé, l’aîné des fils d’André et Magda. Âgé de quatorze ans, Jean-Pierre en paraissait plus, physiquement et intellectuellement. De caractère aussi passionné que son père, il avait le den d’aller au-devant des gens et d’attirer les sympathies. Même si on a pu reconstituer les circonstances de sa mort, son départ fut incompréhensible à tous ses amis, c’est-à-dire à tous les jeunes du Chambon, collégiens et autres.

Il fallait admettre que la vie est pleine d’évènements injustes, et auxquels on ne peut trouver aucune signification, et que la foi n’est pas une assurance contre le malheur. À leur âge, c’était difficile. C’est pourtant le message que voulut transmettre André Trocmé. Trop affecté pour parler, il en chargea un professeur qui avait des liens particuliers avec Jean-Pierre, étudiant le grec avec lui depuis plusieurs semaines en traduisant le Nouveau Testament. Quand le cercueil de Jean-Pierre fut porté au temple, puis au cimetière, par quatre chefs Éclaireurs(20), les collégiens présents sentirent qu’une part de leur enfance était terminée.

 

(18) Témoignage de Paul Combier dans: Christ et France - Sur le roc, mensuel réformé évangélique, Alès, juin 1982.

(19) Paul Combier, article cité, que nous regrettons de ne pouvoir recopier en entier pour la joie de quelques très anciens.

(20) Et non par des maquisards, comme l’écrit Philip Hallie. C’est faux, et cela n’aurait eu aucun sens. Même s’il se trouvait qu’ils étaient provisoirement, plus ou moins, dans le maquis.

 

 

Chapitre suivant : 1945-1953 .  LA CONSTRUCTION DU COLLÈGE

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© Extrait de LE COLLÈGE CÉVENOL À CINQUANTE ANS – Petite histoire d’une grande aventure - OLIVIER HATZFELD
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